Se rencontrer soi-même : Mr. Morale & The Big Steppers comme une expérience thérapeutique ?

9/9/26

Se rencontrer soi-même : Mr. Morale & The Big Steppers comme une expérience thérapeutique ?

Mr. Morale & The Big Steppers est sorti le 13 mai 2022 et il m’a fallu presque quatre ans pour vraiment l’aimer. Pas pour aimer certaines chansons. Ça, c’était déjà le cas. Mais pour aimer l’album. Pour sentir qu’il me parlait vraiment.

Et avec Kendrick Lamar, c’est inhabituel pour moi.

Je l’ai découvert avec good kid, m.A.A.d city en 2012. Depuis, ses albums font partie de ceux que je garde très proches de moi. Kendrick est un artiste que j’aime justement pour sa complexité, ses contradictions et cette façon de construire des œuvres qu’on ne comprend jamais complètement à la première écoute.

J’ai souvent l’impression d’entrer dans une pièce de théâtre. D’abord, on installe le décor. Puis les personnages arrivent. Ensuite seulement, on comprend ce qui se joue entre eux.

Avec Mr. Morale, j’avais les chansons.

Mais je crois qu’il me manquait encore la pièce.

S’asseoir devant une scène vide

Il y a quelque temps, après une première séance avec une cliente, j’ai utilisé cette même image pour parler de la thérapie à une amie. Je venais de m’asseoir dans le théâtre. Et le décor n’était pas encore là.

Au début d’un accompagnement, je connais peu de choses de la personne qui est devant moi. Puis, petit à petit, des éléments apparaissent. Une relation. Une enfance. Une blessure. Une peur. Une façon de se protéger. Les personnages entrent en scène…

Et progressivement, ce qui devient intéressant, ce n’est plus seulement leur présence. C’est ce qui se joue entre eux.

Les répétitions.

Les contradictions.

Ce qu’on évite.

Ce qui nous fait souffrir mais que l’on continue malgré tout à reproduire.

Je crois que Mr. Morale & The Big Steppers fonctionne un peu de cette manière. L’album ne nous présente pas un Kendrick arrivé au bout du travail. Il nous fait assister au travail.

Et ce travail est parfois lent, désordonné et inconfortable.

Regarder ce qu’on préférerait éviter

Ce qui me touche aujourd’hui dans cet album, c’est que Kendrick ne cherche pas particulièrement à se rendre sympathique.

Il parle de ses blessures, mais aussi de celles qu’il a pu provoquer.

De son couple.

De ses infidélités.

De sa famille.

De la masculinité.

De la honte.

De la culpabilité.

Des choses que l’on reçoit et que l’on transmet parfois à son tour.

Et surtout, il accepte progressivement de regarder quelque chose de beaucoup moins confortable qu’une histoire où il serait uniquement victime de ce qui lui est arrivé. Il regarde aussi sa responsabilité.

Pour moi, c’est là que le parallèle avec la thérapie devient intéressant.

Comprendre n’est pas excuser. Accueillir n’est pas approuver. Et accepter ses failles ne signifie pas que tout devient acceptable. Mais il est difficile de changer quelque chose que l’on refuse de regarder.

Pourquoi “u” m’a-t-elle touchée beaucoup plus vite ?

C’est peut-être ce qui me trouble le plus dans ma relation avec cet album.

Parce que l’une de mes chansons préférées de Kendrick est u, sur To Pimp a Butterfly.

Et u parle déjà de honte, de culpabilité, d’échec, du regard que l’on porte sur soi. Mais d’une manière beaucoup plus violente. Dans u, Kendrick retourne presque toute cette douleur contre lui-même.

Le sous-texte devient facilement : j’ai échoué, donc quelque chose cloche profondément chez moi.

Et cette chanson m’a touchée immédiatement.

Alors que Mr. Morale, qui laisse progressivement beaucoup plus de place à l’acceptation, m’a tenue à distance pendant des années.

Je trouve cette contradiction intéressante.

Peut-être parce qu’il est parfois plus simple de se condamner que de réellement se regarder.

Se dire « je suis une mauvaise personne » est terriblement violent. Mais c’est aussi un verdict. Tout est réglé.

L’acceptation demande autre chose.

Elle demande parfois de pouvoir dire : j’ai fait ça, j’ai blessé, j’ai reproduit quelque chose, j’ai eu peur, j’ai aussi été blessé·e. Et aucune de ces choses, prise seule, ne suffit à définir ma valeur.

En thérapie, comprendre ne suffit pas toujours

Dans ma pratique de la Gestalt, je ne cherche pas à accompagner quelqu’un vers une version parfaitement cohérente de lui-même. Je ne crois même pas vraiment que cette personne existe.

Nous sommes contradictoires.

Nous pouvons vouloir changer et résister au changement. Aimer quelqu’un et lui en vouloir. Comprendre quelque chose depuis des années et continuer à le reproduire.

Puis, un jour, le comprendre autrement. Pas seulement intellectuellement. Le sentir. Le voir apparaître différemment. Et parfois, c’est à ce moment-là que quelque chose devient enfin possible.

C’est aussi pour cela que je me méfie d’une vision très linéaire de la thérapie. On ne part pas simplement d’un point A pour arriver proprement à un point B.

On avance.

On revient.

On répète.

On comprend.

On résiste.

Puis quelque chose bouge.

Je crois que c’est ce qui s’est passé avec cet album

En 2022, j’avais entendu Mr. Morale & The Big Steppers.

Mais je ne crois pas l’avoir vraiment rencontré.

Il me manquait peut-être encore certains éléments du décor.

Aujourd’hui, je n’y entends plus seulement un album sur la culpabilité, les traumatismes ou la thérapie. J’y entends quelqu’un qui essaie de regarder ce qu’il porte sans se réduire à ce qu’il découvre. Et ça change beaucoup de choses.

Parce que l’acceptation de soi, telle que je la comprends aujourd’hui, ne consiste pas à finir par tout aimer chez soi. Elle consiste peut-être davantage à pouvoir regarder ce qui est là sans transformer chaque faille en preuve que l’on vaut moins.

À prendre ses responsabilités sans se résumer à ses erreurs.

À comprendre son histoire sans s’y condamner.

À reconnaître ses contradictions sans passer son temps à essayer de les faire disparaître.

Quatre ans plus tard

Je trouve finalement assez beau qu’un album comme celui-ci ait eu besoin de temps pour arriver jusqu’à moi.

Parce que certaines choses fonctionnent peut-être comme en thérapie. On peut les entendre bien avant de pouvoir réellement les recevoir. Puis notre regard change. Notre contexte change. Nous changeons.

Et un jour, quelque chose que l’on connaissait déjà devient visible autrement.

Mr. Morale & The Big Steppers n’a pas changé depuis 2022.

Moi, si.

Je suis simplement assise à un autre endroit dans le théâtre.

Et cette fois, je vois beaucoup mieux ce qui se joue sur scène.